Le Comité International Olympique face à ses contradictions... 56
Le Comité International Olympique (CIO) aime se présenter comme le gardien des valeurs universelles du sport, de l’excellence et du dépassement de soi. Pourtant, derrière cette image soigneusement entretenue se cache une réalité de plus en plus difficile à justifier : celle d’une organisation pour laquelle personne n'a voté, qui génère des milliards de dollars grâce aux Jeux olympiques tout en refusant obstinément de redistribuer équitablement cette richesse à ceux qui la produisent réellement, les athlètes.
Depuis plusieurs années, la question de la rémunération des sportifs olympiques revient avec insistance. Elle n’est ni nouvelle ni révolutionnaire. Elle relève simplement d’un principe élémentaire de justice économique. Sans athlètes, il n’y aurait ni Jeux olympiques, ni audiences télévisées, ni sponsors, ni droits marketing, ni recettes commerciales. Le sport est un ensemble de disciplines qui ne sont rien d'autres que des expressions corporelles qui exigent de la part des acteurs: sacrifice, effort physique, effort financier et persévérance. Les sportifs constituent donc la matière première du spectacle olympique. Pourtant, ils demeurent les seuls acteurs de cette gigantesque industrie à ne pas bénéficier directement des revenus qu’ils génèrent.
À cette injustice s’ajoute le rôle fondamental des États et des villes hôtes qui mobilisent des ressources considérables, fruits de taxes et d'impôts donc de labeur des citoyens, pour accueillir les Jeux. Infrastructures, sécurité, transports, hébergement, organisation : les coûts sont largement supportés par les contribuables alors que les revenus les plus importants remontent vers le CIO. Le modèle économique olympique repose donc sur une contribution massive des sportifs, leurs clubs, leurs fédérations et leurs états et bien sûr des pays organisateurs, tandis que les bénéfices demeurent largement concentrés au sommet de la pyramide.
Face à une pression croissante des commissions d’athlètes, des fédérations et de l’opinion publique, le CIO vient d’annoncer la création d’une nouvelle aide baptisée « Fit for the Future Olympian Grant ». Pour la première fois dans l’histoire, les participants aux Jeux olympiques pourront prétendre à une bourse de 10 000 dollars destinée à soutenir leur carrière sportive ou leur reconversion professionnelle. Une enveloppe globale de 140 millions de dollars par olympiade a été annoncée par Pau Gasol, président de la Commission des athlètes du CIO, lors de la 146e Session du CIO récemment tenue à Lausanne.
Présentée comme une avancée historique, cette initiative ressemble pourtant davantage à une réponse politique qu’à une véritable réforme structurelle.
D’abord parce que les montants annoncés restent modestes au regard des revenus olympiques. Les recettes générées par les droits télévisés, les partenariats mondiaux et les programmes de marketing se chiffrent en milliards de dollars à chaque cycle olympique. Comparée à cette manne financière, l’enveloppe de 140 millions apparaît davantage comme un geste symbolique que comme une réelle redistribution de richesse.
Ensuite parce que cette aide ne répond pas à la revendication centrale des athlètes : être reconnus comme des acteurs économiques à part entière du mouvement olympique. Le CIO continue de considérer les sportifs comme des bénéficiaires d’aides plutôt que comme les producteurs de valeur. La nuance est fondamentale. Une bourse reste une forme d’assistance. Un partage des revenus constitue, lui, la reconnaissance d’un droit en compensation à l'effort consenti.
Cette distinction explique pourquoi l’annonce du CIO ne trompe guère les observateurs avertis. L’organisation cherche manifestement à désamorcer les critiques sans remettre en cause son modèle économique. Elle franchit un petit pas pour éviter d’avoir à en franchir un beaucoup plus important : celui de l’instauration d’un mécanisme transparent de redistribution des revenus olympiques. C'est ce qui s'est passé en athlétisme à partir des années 80, quand sous la pression des athlètes l'IAAF avait consenti d'accorder des primes aux athlètes et des compensations pour la préparation aux fédérations, lors des championnats du monde.
L’argument traditionnel du CIO consiste à rappeler qu’il redistribue déjà une partie de ses ressources à travers les fédérations internationales, les comités nationaux olympiques et le programme de Solidarité olympique. Mais cette défense montre aujourd’hui ses limites.
La Solidarité olympique, en particulier, est devenue un instrument dont l’efficacité mérite d’être sérieusement questionnée. Son fonctionnement administratif est coûteux, complexe et fortement bureaucratisé. Malgré des décennies d’existence, ses résultats restent difficiles à mesurer dans de nombreux pays. Les performances sportives des nations les moins développées n’ont pas connu l’essor spectaculaire qui aurait pu justifier les investissements consentis. Une partie importante des ressources semble absorbée par les mécanismes de gestion eux-mêmes plutôt que par le développement direct des athlètes.
Le paradoxe est frappant : alors que le CIO dispose des moyens financiers nécessaires pour transformer durablement les conditions de préparation et de reconversion de milliers de sportifs, il continue de privilégier des dispositifs indirects dont l’impact demeure limité. On peut même aller jusqu'à penser que les aides et grant accordés à travers la solidarité olympique n'atteignent jamais les sportifs.
Le débat qui s’ouvre aujourd’hui dépasse largement la question des 10 000 dollars annoncés. Il concerne la gouvernance même du mouvement olympique. Peut-on encore justifier qu’une organisation accumule des réserves financières considérables tout en refusant un partage plus équitable des revenus avec les principaux acteurs de son succès ? Peut-on continuer à invoquer l’amateurisme olympique alors que les Jeux sont devenus l’un des événements commerciaux les plus rentables de la planète ?
Tôt ou tard, le CIO devra répondre à ces interrogations. La création de la bourse « Fit for the Future Olympian Grant » constitue un aveu implicite : la pression des athlètes produit désormais des effets. Mais elle révèle également la volonté persistante de l’institution de conserver le contrôle absolu sur la redistribution des richesses olympiques.
L’histoire montre pourtant qu’aucun système économique ne peut durablement ignorer ceux qui créent sa valeur. Les athlètes olympiques ne demandent pas la charité. Ils réclament simplement leur juste part.
Et sur ce terrain, le CIO reste encore très loin du compte.